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HAITI (1986-2026) : LE MIRAGE DÉMOCRATIQUE ET L’URGENCE D’UN NOUVEAU DÉPART

Le 7 février 1986, le départ de Jean-Claude Duvalier marquait la fin d’un régime dictatorial de 29 ans et l’aube d’une promesse : celle de la liberté, de la justice et du progrès. Quarante ans plus tard, alors que nous atteignons ce cap symbolique en 2026, l’heure est à une introspection brutale. Quel est le bilan de cette longue marche ?

Un bilan de cendres : L’ère de l’éphémère et de l’effondrement

Sur le plan politique, ces quarante ans représentent une hécatombe institutionnelle. Avec une vingtaine de gouvernements et seulement deux présidents ayant terminé leur mandat, l’instabilité est devenue notre seule constante.

Sur le plan économique, nous sommes passés d’une monnaie à 5 gourdes pour 1 dollar en 1986 à une dépréciation totale, doublée d’une inflation galopante qui affame la population.

Socialement et culturellement, Haïti s’efface : notre musique, nos racines et notre identité s’étiolent sous le poids de l’insécurité et de l’acculturation. La sécurité, autrefois garantie par un ordre autoritaire mais réel, a laissé place à une terreur diffuse où les gangs armés dictent leur loi.

De l’assassinat de Jovenel Moïse au naufrage du CPT

Depuis l’assassinat tragique du président Jovenel Moïse en juillet 2021, le pays s’est enfoncé dans un labyrinthe de transitions sans fin. Nous avons vu défiler les gouvernements de Claude Joseph, d’Ariel Henry, qui a passé plus de deux ans au pouvoir sans rien réaliser de concret, puis de Garry Conille, pour aboutir aujourd’hui à l’impasse du Conseil Présidentiel de Transition (CPT)avec Alix Dodier Fils- Aimé comme premier ministre.

L’échec de la réforme constitutionnelle : une trahison des engagements du 3 avril

L’échec de la réforme constitutionnelle, pourtant définie comme la pierre angulaire de l’accord du 3 avril 2024, symbolise l’incapacité du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) à transformer ses engagements en actes concrets. Le refus délibéré de publier officiellement cet accord dans le journal national Le Moniteur, dès l’installation du Conseil le 25 avril 2024, constitue l’acte fondateur de ce naufrage. En privant le texte de sa validité légale, les autorités ont sciemment maintenu la réforme dans un vide juridique, la rendant totalement inopposable aux institutions.

Ce projet, qui devait stabiliser la gouvernance en Haïti, s’est ainsi heurté à une paralysie préméditée, transformant une promesse de renouveau en un simple document d’intention sans aucune force contraignante pour les signataires. Cette impasse est indissociable d’une érosion profonde de la confiance, exacerbée par par les hésitations et les tergiversations d’une communauté internationale immobilisée sur le plan statutaire par des enjeux géopolitiques, une gestion opaque et des scandales de corruption, notamment l’affaire de la BNC éclatée en juillet 2024 et qui a fini par discréditer durablement les membres du CPT.

En ignorant les échéances importantes prévues par l’accord, telles que la mise en place de l’Organe de contrôle des actions du gouvernement (OCAG) et le lancement de la Conférence nationale qui devaient débuter dès les premiers mois du mandat – les acteurs politiques ont rompu le contrat moral passé avec la nation. Au lieu d’ouvrir la voie à des élections crédibles par une révision de la charte fondamentale, la transition s’est enlisée dans des luttes intestines pour le pouvoir. Ce manquement collectif ne constitue pas seulement un retard technique, mais un abandon de la mission de rétablissement de l’ordre constitutionnel, laissant le pays, en cette fin d’année 2024, dans une incertitude politique plus alarmante que jamais.

Chaque changement de décor n’a été qu’un nouveau chapitre de l’instabilité. Les objectifs fondamentaux de la transition qui étaient de rétablir la sécurité, doter le pays d’une nouvelle Constitution et organiser des élections, ont été systématiquement sacrifiés. Au lieu de cela, nous assistons à une bataille indécente pour la conquête du pouvoir sans passer par les urnes. Les acteurs politiques semblent plus intéressés à maintenir une « stabilité de la transition » pour conserver leurs privilèges, au lieu d’utiliser cette transition pour créer une véritable stabilité pour le pays.

Le paradoxe des ambitions sans vision

Ma plus grande déception réside dans l’échec de la réforme constitutionnelle, pourtant pilier de l’accord du 3 avril 2024. Il est tragique de voir ce projet mis au placard par ceux qui ne pensent qu’à leur dossier de candidature. Dès qu’une place de Premier ministre ou de conseiller se libère, les prétendants se bousculent à profusion. Mais combien d’entre eux portent un projet de société ?

Il est paradoxal de vouloir diriger un État dont on n’a aucune idée de l’organisation. Cette culture de la lutte pour le fauteuil, sous les yeux d’une communauté internationale qui en profite pour nous imposer leurs lois s’apparente à une sorte de suicide national. Cette autodestruction, résume parfaitement le drame haïtien : les acteurs politiques haïtiens préfèrent régner sur des ruines plutôt que de construire des fondations.

L’urgence d’une Unité Nationale et d’un Nouveau Départ

Le contexte actuel exigeait pourtant une véritable Unité Nationale, symbolisée par une Conférence Nationale capable de réconcilier les fils et filles de la patrie. Ce nouveau départ ne peut être obtenu que par l’élaboration d’un nouveau contrat social. C’est pourquoi je refuse de céder au fatalisme, même si je mesure les risques auxquels je m’expose.

Puisque la classe politique brille par son silence sur le fond, j’ai décidé d’agir. J’ai d’ores et déjà finalisé une proposition de nouvelle Constitution pour le pays. Ce document est ma réponse au vide institutionnel. Cela fait plus de neuf mois depuis que je la suis consacré à sa rédaction. J’ai la certitude qu’elle pourra aider au pays de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve actuellement.

La réforme constitutionnelle plus que jamais est perçue comme un impératif de rupture, visant à dépasser les aménagements superficiels pour répondre aux aspirations populaires et stabiliser la démocratie, face à une crise multidimensionnelle et un délitement institutionnel profond. Le passage d’une instabilité chronique à un État fonctionnel nécessite une refonte structurelle, plutôt qu’une simple révision, afin d’attaquer les causes profondes de la crise politique.

Ce n’est pas un copier-coller classique. Ce texte se distingue par une conception rigoureuse, alliant une expertise technique pointue (consistance technique) à une structure légistique solide (rigueur légistique), garantissant des normes claires et cohérentes. Son authenticité repose sur une intégration approfondie de la réalité sociopolitique et économique, assurant une pertinence pratique plutôt qu’un simple formalisme.
Caractéristiques

Je n’ai aucune force pour l’imposer, mais j’ai la certitude que le pays ratera l’une de ses plus grandes opportunités de mettre fin à l’instabilité chronique qui affecte son développement si les artistes, l’Université, la diaspora, les citoyens vivant dans les milieux les plus reculés du pays, la société civile, les jeunes et les acteurs politiques consciencieux ne s’engagent pas à le vulgariser, le défendre et le promouvoir.

Pour ce 07 février 2026, je réitère ce cri : aucune élection ne ramènera la paix sans une refonte totale de nos règles de jeu. Mon combat est celui de la vision contre l’opportunisme, pour que l’espoir de 1986 devienne enfin une réalité vivante. Le pays n’a pas encore besoin de dirigeants. Il a besoin du concours de techniciens, de citoyens de bonne volonté pour offrir à la population la possibilité de circuler librement dans les rues, de doter le pays d’une nouvelle constitution et de choisir librement ses dirigeants.

6 février 2026
Me Kedlaire Augustin
Ex-sénateur de la République

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